ATELIER  N° 96 :  José SARAMAGO

 

 

Nous étions 12 ce 19/X, et nous avions lu 12 des romans de José SARAMAGO: que de matériaux! Un bel et long échange a été possible, où le retour de thèmes favoris, d'allégories, a été mis en évidence, retour de certains personnages, de trouvailles d'écriture... A été dit et redit l'admiration devant tant d'invention narrative, tant de profusion, tant de merveilleux baroque ...

Rendre compte d'une telle abondance est difficile... et notre écoute a été si attentive que nous étions tous d'accord pour que cet aide-mémoire soit  succint. Pourtant...

 

Le Dieu Manchot ,en fait le titre portugais renvoie au nom de l'immense couvent de Mafrat, sans mettre l'accent sur le personnage de Balthasar Sept-Soleil, qui a un crochet en guise main gauche, accompagné dans toutes ses aventures par la sorcière Blimunda Sept-Lunes, au pouvoir magique: lire à l'intérieur des gens leurs pensées et leur avenir. Uniquement quand elle est à jeun. Car l'essentiel n'est pas le merveilleux, comme leur surprenante mongolfière, mais la dénonciation des souffrances imposées aux malheureux qui ont dû construire l'immense couvent au nom d'un Roi qui voulait un héritier, dénonciation de l'omnipotence de la religion,  de personnages vénaux qui pressurent le peuple, le tout sur fond d'Inquisition. Un roman épique, foisonnant, baroque. Et politique. Et drôle !

 

La Lucidité est un conte politique : lors du dépouillement d'une élection on comptabilise 80% de votes Blanc. Pourtant aucune manifestation de violence, d'hostilité dans la ville. La majorité au pouvoir, inquiète, fait revoter: résultat identique. On cerne la ville, un commissaire enquête en vain, si ce n'est le souvenir et le soupçon: une femme, médecin ophtalmologiste, jadis avait été très active pendant la fameuse épidémie de cécité . Peut-être aurait-elle ouvert les yeux de ses concitoyens? On ne trouve rien, on ne peut condamner personne, et le roman s'arrête... Sur le renvoi à un précédent roman: L’aveuglement paru en 1995 trois ans avant que le prix Nobel récompense pour la première fois un auteur de langue portugaise. Pas d’alinéas, ce qui donne un texte très, très dense. Style très particulier, longues phrases rythmées par de nombreuses virgules. De nombreuses incises. Des métaphores. L’auteur veut nous pousser à réfléchir. Les personnages n’ont pas de noms. On a le médecin, la femme du médecin, le premier aveugle, le garçon boucher séparé de sa mère, la jeune fille aux yeux teintés, le vieil homme au bandeau, etc... On est parfois dérouté par l’inclusion des dialogues dans le récit sans qu’une ponctuation particulière ne les sépare du reste du texte.

Un homme, donc, devient aveugle au volant de sa voiture. C’est le début d’une épidémie qui va se propager à une grande vitesse dans tout le pays (pas de nom, ni pour la ville). Les aveugles sont mis en quarantaine et doivent se débrouiller privés de repères. Certains, les mauvais, essaient de survivre à n’importe quel prix ; les autres seront aidés par la femme de l’ophtalmologiste qui s’est occupée du premier frappé de cécité. Cette femme sera la seule à ne pas être touchée par l’épidémie. On a froid dans le dos... cette lumière blanche si aveuglante qui plonge tous les personnages dans un chaos absolu... On pense à La Peste  qui repose sur un choix métaphorique proche.

 

L'Année de la mort de Ricardo Reis : retour du Brésil à Lisbonne de ce personnage, qui a pour nom un avatar de Pessoa, qui a publié sous ce nom. Banalité des situations mais racontées avec humour, le personnage tergiverse, ouvrir ou non son cabinet de médecine - ( on pense à Train de nuit pour Lisbonne du Suisse Pascal Mercier) -  il est espionné par tous, et le régime Salazar s'installe... On lit des phrases de ce type: Le pire, l'irrémédiable, c'est le geste qu'on n'a pas fait, la parole qu'on n'a pas dite et qui aurait donné un sens à tout ce que l'on a dit et fait.

L'humour dans chaque roman, le rire, la distance cocasse prise avec l'énormité de certains faits imaginés, comme dans Les Intermittences de la mort où la Mort tout en discutant avec sa faucille rouillée cesse de faire mourir les gens: l'Eglise proteste, intervient, sans disparitions, elle serait inutile et disparaîtrait elle-même! Avec des réflexions partisanes, comme dans Caïn SARAMAGO règle son compte à Dieu: Le Seigneur n'est pas un personnage à qui l'on peut faire confiance... Dieu est fou... Non, il est méchant !

 

De même dans Histoire du Siège de Lisbonne : Raimundo Silva a défiguré le livre historique qu'il était censé corriger en ajoutant un NON, non les Croisés en 1147 n'ont pas aidé Alphonse 1er dans le siège de Lisbonne, al-Isbunah, et sa supérieure éditoriale, la Doutora Maria Sara, lui impose d'écrire ce qu'auraient été alors ces combats entre Chrétiens et Maures : la faim se montra dans la ville sous son expression la plus obscène (...) sous le regard indifférent et ironique des dieux, qui ayant cessé de se faire la guerre les uns aux autres parce qu'ils sont immortels, se distraient de l'ennui éternel en applaudissant les gagnants et les perdants, les uns parce qu'ils tuent, les autres parce qu'ils sont tués...

Encore plus explicite: L’évangile selon Jésus-Christ  , paru en 1991 en portugais dans un Portugal qui restait profondément catholique et qui peinait quinze ans après la fin du régime de Salazar à oublier cette période, le livre de Saramago a provoqué un scandale. Longtemps lié au Parti Communiste Portugais, profondément athée, Saramago provoque, certes, un scandale dans son pays ou plus exactement dans l’opinion réactionnaire de son pays, mais la lecture de ce livre en 2015 nous permet de prendre de la distance avec ces polémiques.

La lecture est parfois difficile tant le choix de longues phrases ponctuées par des virgules et s’enchaînant sans distinction du registre (dialogue ? Description ? commentaire ? exposé ?) laisse au lecteur un choix ambigu. Ce style original qui rend très difficile le travail du traducteur (en l’occurrence la traductrice Geneviève Leibrich,

excellente) donne un texte d’une grande densité qui déroute parfois. Le roman se veut une « Vie de Jésus », une autobiographie à la troisième personne, plus complète et plus détaillée que les textes des évangélistes et comportant quelques grands classiques de l’anticléricalisme (pourquoi l’enfant Jésus échappe au massacre des Innocents - Jésus amoureux de la prostituée Marie Madeleine - Judas Iscariote instrument innocent de Dieu ). Mais ce Jésus très très humain n’est pas antipathique du tout, il est plus le jouet de forces qui le dépasse et il en sera la victime consentante. Par contre Dieu apparaît comme un démiurge un grain sadique et Satan n’est pas si méchant que ça. Les dernières pages qui correspondent à la Passion sont remarquables d’intensité et de sens car c’est aux Hommes que Jésus demande le pardon en criant vers le ciel : Hommes, pardonnez-lui car il ne sait pas ce qu’il a fait , et dans ce ciel Dieu sourit.

Cette fable est certes porteuse d’interrogations profondes mais elle est surtout un geste de courage politique et moral dans un monde portugais longtemps marqué par un régime s’appuyant sur une Eglise catholique rétrograde et sans générosité ; en cela il est un peu daté. Reste une grande leçon de liberté et d’audace et une forme de prose originale et efficace …

 

Et les individus au milieu de ce monde? Dans Le Conte de l'île inconnue paru l'année du Nobel et écrit dans une langue très simple, celui qui ne sait pas naviguer et qui a acheté un bateau trouve une compagne avec qui partager sa couchette ; dans Tous les noms José, archiviste chargé dans un bunker souterrain de tenir à jour les fiches des vivants et des morts, ne réussit pas, lui, malgré des recherches sans fin, à retrouver la jeune fille, seule personne qui l'intéresse: comment trouver l'autre?

 

Gardé pour la fin son premier roman publié (1980), aussi effervescent et visionnaire que les suivants, mais clairement engagé , Relevé de terre , dont voici l'épigraphe de tête : Et je demande aux économistes politiques, aux moralistes, s'ils ont déjà calculé le nombre d'individus qu'il est nécessaire de condamner à la misère, au travail disproportionné, au découragement, à l'infantilisation, à une ignorance crapuleuse, à une détresse invincible, à la pénurie absolue, pour produire un riche. (Almeida Garret) . Et la dédicace A la mémoire de GermanoVidigal et de José Adelino dos Santos, assassinés. Le cadre est celui des latifundia au Portugal, du début du XXème à la Révolution des Œillets, de l'exploitation du peuple par les propriétaires, le clergé, les politiques : enfin une Révolution agraire se prépare. Derniers mots du roman: en ce jour essentiel de soulèvement ...

Nous apprécions d'autant plus ce titre du Figaro en 1990 : Mort d'un Nobel rouge !

 

SARAMAGO a été une belle découverte pour beaucoup d'entre nous. Oui il y a des jeux parodiques bien longs, sur les clichés, sur les digressions, qui mettent le lecteur à l'épreuve; son rendu des dialogues, une virgule, une majuscule, quelques mots, autre virgule, les paroles entrecoupées incluses dans le récit, semble confus, puis surprend par l'impression donnée de parfait naturel, et qui se confirme à la lecture à voix haute. On se demande pourquoi ce procédé n'a pas été inventé avant lui. On savoure son jeu sur l'humour. Et l'on a du respect pour la personne engagée, pour le courage de son anticléricalisme,  de son athéisme. Un beau et grand Nobel, un grand auteur...

 

 Nous avons également apprécié :

 

De Tony MORRISSON: Délivrances, l'histoire d'une fillette trop noire pour sa mère plus claire de peau, qui ne sera jamais aimée, quoique belle, elle est mannequin, et à l'aise dans sa réussite matérielle.

Et après Samedi que nous avions beaucoup aimé, le dernier roman de Ian Mc EWAN: The Children Act.

 

Prochains Rendez-vous :

 

16 novembre: des Arméniens, L'Etrangère de Valérie TORAGNAN, Daniel ARSAND Un certain mois d'Avril à Adana ou La Bâtarde d'Istambul de Elif SHAFAK

14 décembre: Alice ZENITER, Juste avant l'oubli et Sombre dimanche

18 janvier : Boualem SANSAL, 2084

 

A.R. - A.G. - D.H.

 

 

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